Petite présentation simpliste de la philosophie hégélienne

Bertrand Russell expliquait que la pensée de Hegel était la plus difficile qui n’ait jamais été écrite. Possible. De fait, il est clair que le grand logicien et mathématicien anglais ne l’a pas lu ou qu’il n’a pas tenté de comprendre le philosophe allemand. La France, elle, l’a ignoré et méprisé jusqu’aux années 1930, jusqu’à la traduction de la « Phénoménologie de l’Esprit » par Jean Hippolyte, ainsi que le célèbre séminaire de Kojève où ont participé Lacan, Merleau-Ponty, Bataille et bien d’autres intellectuels et chercheurs du Vingtième Siècle.

Ma surprise de ces dernières années est la découverte que Hegel a été interprété de travers tout au long de son histoire, spécialement en France, en raison de la polarisation sur la « Phénoménologie de l’Esprit », et la mise de côté du cœur de son œuvre, à savoir « l’Encyclopédie des Sciences Philosophiques » et « la Science de la Logique ». Je dois cette correction à un cours suivi sur Hegel à Lyon et aux nouvelles traductions et commentaires faits par Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jarzcyk.

Oui, j’avoue, il est dangereux de présenter Hegel en quelques lignes, parce que, si sa philosophie semble se percevoir aisément à partir du Tout et du sens (et non à partir des principes de sa réflexion), la subtilité de ses analyses est diaboliquement insaisissable, quoique d’une rigueur implacable. Pourtant je vais tenter, à mes risques et périls, d’en proposer trois portes d’entrée. Que le lecteur se persuade bien que ma proposition est caricaturale.

La première porte d’entrée est la logique. Hegel constate au cœur des systèmes philosophiques, religieux, politiques et au cœur de l’évolution historique et naturelle, les contradictions de la pensée à vouloir saisir le réel. Jusqu’ici, rien d’original. Hume en avait inféré un scepticisme généralisé et un empirisme amusé. Kant en avait déduit la distinction entre réalité phénoménale, celle qui est accessible aux sens, à l’expérience et aux catégories de la pensée et du langage, et réalité en soi (ou « nouménale »), inaccessible à la raison. Pour Kant, cette réalité en soi n’est intelligible que par l’expérience de la morale fondée sur la liberté transcendantale qui conditionne l’exercice de la raison.

Hegel réagit contre le dualisme de Kant qu’il estime être la mort de la philosophie, et derrière Kant, contre tout le dualisme de la métaphysique classique. Son angle d’attaque est la logique. Jusqu’ici, en philosophie et dans les sciences (formelles, naturelles ou humaines), la logique est l’ensemble des règles qui permettent l’exercice de la pensée, de la rationalité même, dans sa relation au réel, à l’être et dans sa relation à elle-même. Or Kant a démontré que cette position amenait à des tas de contradictions, d’antinomies comme il le dit, et que la philosophie devait se conformer à l’approche scientifique de Newton : la raison dans les limites de l’expérience et des catégories de la pensée. Mais Kant ne va jamais que reprendre les éléments de la logique classique, celle d’Aristote qui se continue dans les enseignements universitaires et dans la pratique scientifique. Hegel va inverser les choses. En dehors de Spinoza, il est le premier à le faire. La logique n’est pas la régulatrice de la pensée, mais elle est celle de l’Être. Or l’être est contradictoire (voir Kant). Donc la logique est contradictoire ou plus exactement, elle doit intégrer les contradictions. Les logiques formelles,scientifiques, phénoménologiques, ne sont que des figures ou des moments d’une logique plus fondamentale, que Hegel va développer sous le terme de « dialectique ». Qu’on soit clair, non une dialectique de la pensée, mais une dialectique de l’Être.

« La Science de la Logique » va commencer, non par un ensemble de définitions, d’axiomes, de principes, puis de règles et de lois, mais par la dialectique de l’être et du néant. Dans son développement, il va basculer progressivement de l’universalité (la pensée universelle ou générale, qui est pour lui une pensée vide), via l’expérience négative de la particularité (analytique, objective, puis subjective) pour arriver à la singularité, c’est-à-dire au concret, à la synthèse entre objectivité et subjectivité, à l’existence… et ce qu’il appelle le Concept (mais je n’insiste pas, car je ne voudrais pas qu’on interprète la notion de concept à contresens). Ce que j’essaie d’exprimer là est caricatural, je le redis, car la dialectique hégélienne est extrêmement subtile, plus différentielle que géométrique, pour reprendre une analogie mathématique que j’ai déjà utilisée dans un article précédent de ce blog.

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Deuxième porte d’entrée : le sens. C’est le projet philosophique dans sa définition même. À partir de Platon, des religiosités naturelles, voire des philosophies orientales (qu’il ne connaît sans doute pas très bien), de l’avènement du christianisme, de Luther, de l’émergence de la science moderne, de la philosophie des Lumières, Hegel analyse dialectiquement le processus de l’histoire de la pensée. Il met en relief les contradictions de la recherche d’universalité, puis les insuffisances de celle de vérité (accord entre le réel tel qu’on le perçoit et l’expérimente, et nos représentations de ce réel). Chez Hegel, les contradictions (les négativités) sont nécessaires : on ne peut être soi-même sans l’expérience du négatif. Il n’existe pas des erreurs et des vérités, mais des figures et des moments de « l’Esprit » (voilà le grand mot) prenant conscience du monde et conscience de lui-même. Là encore, attention au mot « esprit ». il ne s’agit pas d’un pôle opposé à la matière, car la matière n’est jamais qu’une figure, parfois universelle, parfois particulière, de l’Esprit, ou n’est qu’une modalité de l’être. L’Esprit est évolutif, il est le moteur de l’être et du devenir, il synthétise les contradictions et il se réalise dans l’existence, dans l’homme (du point de vue de sa conscience, de sa conscience de soi, puis de sa réalisation comme être de raison, comme être politique, artistique et religieux) et dans l’absolu.

Marx, en retournant la pensée d Hegel, en affirmant que ce n’est pas l’Esprit qui est dialectique, mais la matière, est tombé dans son piège. Car chez Hegel, c’est bien l’être, en premier, qui est dialectique, et non d’abord la pensée. Marx ne fait jamais que retomber dans le dualisme matière-esprit (esprit qu’il va nier) et les marxistes structuralistes des années 50-60 (comme les scientistes du reste) en seront réduits à désespérément essayer de nier le sujet… sans se rendre compte que même dans les sciences, même dans la logique, c’est toujours le sujet qui pense. Ils ne parviennent pas à s’échapper du tribunal kantien. Hegel nous oblige, si on veut sortir du dualisme par en haut, en intégrant toutes les faces et toutes les complexités (mot non hégélien) de l’être, à intégrer la dialectique au cœur de la logique et la dynamiser dans le sens… c’est-à-dire l’unité du savoir, de la conscience et de la conscience de soi, de l’histoire et de la nature. Elle est nécessaire sinon on est englué dans des représentations incapables de rendre compte du concret, de l’existence et du sujet.

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Troisième porte d’entrée : le langage, naturellement. Hegel constate la multipolarité des sujets, des représentations et en même temps, la constitution de langages qui rassemblent ces sujets. La reconnaissance est un mot clé de sa philosophie. La question du langage (mais je dois aussi ajouter du travail) traverse toutes les dialectiques que Hegel va patiemment exposer. Le langage permet de transformer les contradictions et de les rendre effectives. Je ne vais pas reprendre en détail la célèbre dialectique du maître et du serviteur (improprement appelée dialectique du maître et de l’esclave). Disons que la position du maître, parce qu’il a gagné le combat qui lui permet de dominer son sujet et son objet, représente le point de vue de « l’en soi », c’est-à-dire la position de celui qui est sûr et certain qu’il a raison et qui confond sa représentation du réel avec le réel lui-même. Je suis l’universel. Hegel démontre que cette position tue le temps, le langage et se dilue dans le néant. Face à la figure du maître, il y a la figure du serviteur, du « pour soi », face au maître et surtout face au maître absolu qui est la mort. La dialectique, que je ne développe pas ici, conduit au triomphe du langage, par le travail, et la réouverture du temps et du sens. Les deux figures ici exposées sont des figures de la conscience (le maître) et de la conscience de soi (le serviteur), figures inspirées de la mythologie grecque, et non des archétypes de la Lutte des Classes, comme on a voulu leur faire dire (la Lutte des Classes n’est jamais, elle aussi, qu’un moment nécessaire de l’histoire… et encore ! Ça reste à prouver). Langage et travail sont les deux effectivités de ce que Hegel appelle la « négation de la négation », par delà l’opposition entre universalité et particularité. C’est le lieu de la singularité, de la créativité, de la liberté. Le langage est partout présent dans toutes les dialectiques suivantes.

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La philosophie de Hegel est entièrement une philosophie de la liberté, plus encore que Kant, ce que je n’avais jamais perçu à ce point-là, jusqu’à ces derniers temps. Ceux qui le critiquent soit au nom de son esprit de système, soit parce qu’il a dit des sottises dans le domaine scientifique et dans le domaine politique, soit parce qu’ils ne l’ont pas compris (c’est le cas de presque toute la philosophie française et anglo-saxonne), n’attaquent que la périphérie. Ceux qui pensent et veulent a priori que le monde n’ait pas de sens (cas de Nietzsche peut-être, cas des sceptiques, des nihilistes, des hédonistes d’aujourd’hui), auront du mal à le contourner. C’est un choix. Mais dans ce dernier cas, il faudra l’assumer éthiquement, socialement, politiquement et existentiellement.

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Essai sur la créativité et le développement durable (3)

[Voir articles précédents indiqués ci-contre]

Dans un premier temps, l’essai présent justifie le choix d’analyse du célèbre schéma du développement durable posé par Rio 1992. Puis la réflexion se poursuivra autour du concept de “noosphère” que je relie au développement durable, avec un zeste de lyrisme. Le prochain article reprendra l’analyse critique du schéma de Rio.

À partir de maintenant, je ne livre plus que les premières lignes de ma réflexion… Pour obtenir la totalité de l’article, vous êtes invité à cliquer sur l’image. Vous accéderez à un site collaboratif avec un nom d’utilisateur et un mot de passe. Pour les obtenir, vous pouvez me les demander. Merci.

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1. Introduction
1.1. L’espace et le temps
1.2. Schémas méthodologiques
1.3. Relecture conceptuelle.
1.3.1. Notre concept de liberté (voir article précédent)

1.3.2. Interlude. L’équation à résoudre.

Chacun des lecteurs l’aura perçu. Un système d’équations extrêmement délicat et complexe est à résoudre. Il est bien posé par le célèbre schéma de Rio 1992 discuté plus bas. Les exigences sociales, économiques et écologiques se croisent, se heurtent souvent. Elles ne peuvent se fertiliser et se féconder que sous l’influence de la créativité, avec la confiance nécessaire et simple envers la puissance de la vie. Le système d’équations s’exprime au sein de la condition initiale suivante. Comment mettre en accord liberté démocratique, c’est-à-dire l’exigence éthique personnelle et sociale, et urgence de la situation, c’est-à-dire l’exigence scientifique et celle de la gouvernance politique ? Donc un système d’équations à deux paramètres qui peuvent varier selon les situations géographiques, historiques et épistémologiques des acteurs : urgence écologique et liberté démocratique. Il se décline en relations sur trois inconnues et variables elles-mêmes dépendantes du temps : l’équité socio-économique, la possibilité de vie sociale et écologique et la viabilité écolo-économique, selon les termes couramment utilisés. La durabilité, au centre des croisements, au sens du temps créatif, est théoriquement, et devra être pratiquement, la solution de cette équation. Le lecteur attentif reconnaîtra immédiatement les zones communes du célèbre schéma de Rio. On remarquera que les zones communes qui excluent la zone centrale de « durabilité » sont des zones à deux perspectives, donc potentiellement conflictuelles : une méthodologie dialectique ou « dialogique », au sens d’Edgar Morin, s’impose. La zone « durable », elle, est au cœur de trois perspectives. Elle exige une nouvelle méthodologie dont l’essai présent va essayer de décrire une première ébauche. Appelons-la « méthodologie de la valse », puisque la valse est une danse à trois temps. Trois temps et trois espaces, pour élargir le propos à une dynamique spatio-temporelle.

Quelques autres conditions initiales sont à ajouter, histoire de compliquer encore la situation. La première est celle du respect ou de la défense de la spécificité de chaque sphère que les zones dialectiques et durable peuvent faire disparaître dans un mauvais échange. Un vrai développement durable n’est pas seulement une mise en commun ou la recherche d’un dénominateur commun des trois perspectives ; il est aussi une subsomption des trois lieux spécifiques propres. On comprendra alors que dans la zone durable, chaque exigence propre exprimant chaque perspective doit pouvoir être respectée… Aïe aïe aïe, comment est-ce possible face à l’urgence écologique ? Développons ce point.

Commençons par la plus polémique, dans les milieux écologiques militants. La perspective économique a ses exigences : sa spécificité est l’intérêt. Elle doit produire des richesses, des richesses quantitativement mesurables, c’est-à-dire produits, services et plus values, et des richesses qualitatives à évaluer le mieux possible. On ne peut pas demander à des entreprises de diminuer leur production ou de réduire leur marge bénéficiaire, au nom de l’écologie, sans au minimum une compensation ou une aide sérieuse à la reconversion. On ne peut pas, non plus, demander aux entreprises d’être totalement démocratiques, au sens politique et social du terme. Elles peuvent et même doivent l’être en temps de vaches grasses, quand ses bénéfices sont importants et les conditions de travail globalement bonnes. Une entreprise qui n’intègre pas l’assentiment des salariés, voire leur épanouissement dans le travail, peut s’inquiéter de son avenir à moyen et long terme, même si cela semble profitable à court terme. L’Europe et les pays anglo-saxons, et plus récemment le Japon, qui ont une longue histoire industrielle ont pu élaborer, heureusement, des attitudes et des structures sociales humaines, respectueuses des salariés et des autres acteurs des entreprises, même si bien des améliorations sont encore à réaliser. Toutefois en temps de difficulté, voire de crise vitale, les décisions commerciales et managériales d’une entreprise passent avant la démocratie. Le repli dans la zone spécifique est inévitable. J’ai conscience que les propos que j’écris peuvent faire bondir bien des lecteurs. À ce bond, premier temps de la valse, je réponds que cette nécessité n’est évidemment pas suffisante : il faut penser la réalité socio-écolo-économique en termes de process, c’est-à-dire avec la conscience qu’une situation particulière, locale ou non durable, devra évoluer. On connaît du reste une partie de la solution : d’une part, grande réussite de la philosophie du développement durable, c’est l’apparition de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises). Du côté social, l’entreprise apprend à intégrer dans les partenaires de son capital, l’ensemble des parties prenantes. Autre exemple, les cotisations sociales ne sont plus considérées comme des charges, mais comme des productions de richesses sociales. Le capital est conçu comme la totalité de la richesse de l’entreprise : non seulement le capital financier, mais aussi le capital humain et le capital écologique. Du côté environnemental, elle découvrira, à court, moyen ou long terme, qu’une production de plus en plus respectueuse de l’environnement et plus orientée vers une production écologique, aura des effets bénéfiques en terme d’intérêts spécifiques, et pas seulement en terme d’image colorée de « green washing ». Le chemin est long, exige de la responsabilité et de la créativité, mais la pression globale finira par l’emporter, si ce n’est par adhésion persuasive (liberté positive), ce sera par contrainte légale et institutionnelle (donc contre la liberté négative).

La spécificité sociale va mettre l’accent sur l’égalité des citoyens, ou des nations, et sur la justice sociale. La notion de justice fait, elle aussi, l’objet de débats internes à la zone spécifiquement sociale. Qu’est-ce que la justice ? Peut-on la définir a priori ou doit-elle reposer sur une analyse de terrain ? L’alternative n’est pas bonne, les deux approches sont nécessaires et s’alimentent l’une l’autre. Nous n’entrerons pas directement dans ce débat, même si ma préférence va vers les représentations de la justice sociale qui se fondent sur les réalités concrètes vécues plutôt que vers les théories de la justice idéale définie a priori. Mais méfions-nous aussi des représentations figées. Je me permettrais cependant de préciser un paramètre social essentiel dans un sens éthique : c’est le souci des plus fragiles dans la société. La démocratie a trois dimensions. Elle n’est pas seulement le pouvoir de la majorité et la promotion de l’égalité sociale. Elle n’est pas seulement la défense de la parole et des conditions de vie des minorités. Elle doit aussi et plus encore être le lieu où la voix des sans voix et des opprimés puisse s’entendre. Ce qui n’est malheureusement pas beaucoup le cas dans nos sociétés. Si le développement durable d’une part, la revendication de la liberté personnelle d’autre part, conduisent à du chômage, des exclusions, des renversements de priorité (par exemple celle qui consiste à culpabiliser les pauvres, les chômeurs ou les perdants, en faisant abstraction des structures d’injustice qui les produisent), alors l’écologie politique et l’écologie socio-économique s’effondreront. Il existe aussi des débats en ce qui concerne les notions d’égalité, au plan individuel, sexuel, communautaire, national ou culturel. Dans la zone spécifiquement sociale, du point de vue du droit universel, l’égalité ne souffre d’aucune exception. Dès qu’on entre dans les zones communes, zones équitable, zone vivable et bien sûr durable (voir schéma), des conditions historiques et géographiques de nature et d’économie entrent en jeu. C’est ici que le paramètre indiqué ci-dessus, comme impératif social et éthique, doit intervenir : la priorité des plus petits. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter comment cela peut et doit être mis en œuvre. Disons seulement que, par exemple, la discrimination positive ou la parité sexuelle dans les institutions et les lieux de décision ont un sens jusqu’à ce que les situations soient rééquilibrées : elles appartiennent à un process. Les esprits soupçonneux objecteront que jamais ces situations ne seront rééquilibrées. Admettons. Sur ce point, la perfection du détail est impossible. Mais globalement, des progrès se réalisent dans la plupart des nations, en dépit de quelques reculs et quelques réticences.

Troisième paramètre, il s’agit bien sûr de la spécificité écologique, au sens environnemental du terme. Faut-il bâtir un droit spécifique aux êtres naturels non humains ? Les discussions là aussi font rage. Je ne suis pas sûr, à titre personnel, que la question doit être posée en terme de droit, mais plutôt, osons le gros mot, en termes « métaphysiques ». Là en effet, il s’agit pas seulement de droit et de non droit, ni de bien et de mal, ni de vérité ou d’erreur, mais de vie et de mort. Vie et mort non seulement des écosystèmes, mais aussi et surtout de l’humanité elle-même qui leur est liée. La Planète vivante, me signalait une amie, continuera de tourner et de développer des espèces adaptées, même si les hommes se massacrent entre eux dans une déflagration nucléaire ou dans un dépérissement de leur écosystème. D’un autre côté, la nature non humaine a elle aussi ses cruautés à l’égard des hommes : virus, bactéries et épidémies, tsunamis et tremblements de terre, inondations destructrices ou incendies ravageurs, sécheresses et invasions d’insectes. Avant de donner un « droit » aux espèces animales et végétales en soi, il faudrait d’abord poser le droit dans l’interface entre écosystème humain et écosystème non humain. De plus, ai-je exprimé, est-ce une simple question de droit ou d’institution politique ? La prise en compte des écosystèmes dans la réflexion sur la liberté démocratique fait glisser le curseur vers les valeurs posées par la vie et la mort. Vie et mort de l’humanité, j’entends. La spécificité naturelle, celle des écosystèmes indépendants de l’homme, est la seule qui est inaccessible en terme de droit. Nous ne sommes pas à la place des fourmis, des forêts primaires, des cétacés et plus généralement de la nature non humaine. Après tout, elle s’est développée toute seule, sans nous, pendant des milliards d’années. De plus les sciences de la vie démontrent l’erreur qui a consisté à croire que l’homme était le but de l’évolution ou le centre de l’univers. Il est centre de perspective et axe de construction dans la conjoncture historique et évolutive actuelle. Mais là seulement, se limitent l’espace du droit d’une part, l’investissement économique d’autre part. Cela est vrai aussi du point de vue épistémologique de la démarche scientifique : développer ce point serait trop long, même s’il faut admettre que la puissance de l’investigation scientifique est plus crédible que les considérations philosophiques en général. Bref la zone spécifique de l’environnement, et plus généralement des écosystèmes non humains, ne nous est pas accessible. Une fois admis cette évidence, toutes les autres zones, et particulièrement la zone durable du schéma de Rio, apparaissent comme des espaces de droit, de responsabilité individuelle et politique, mais aussi des lieux de créativité possible.

Le système d’équation est posé. Comment respecter ces exigences propres, par delà les dénominateurs communs ? Il est impossible d’offrir des solutions faciles dans un essai qui se concentre sur la créativité. Il y a toutefois un nœud qui sera impossible de contourner. C’est celui du conflit. Conflits d’intérêts, conflits de spécificités, conflits d’histoire et de géographies, conflits d’interprétations. Le développement durable aspire à la paix. Bien. Tout le monde aspire à la paix. Mais la paix n’est pas l’absence de conflit, pas plus que la non-violence est l’absence de violence dans un grand bain new age de maternage écologique et d’amour fusionnel. La paix est la guerre surmontée, le conflit assumé et exprimé dans des mots, des techniques, et parfois, malheureusement dans des actes et des décisions qui font mal. Le concept de « durabilité » n’est pas en dehors, mais au centre, là où les trois perspectives se rencontrent et se heurtent. Arrivé à ce point de notre mouvement, il faut réintroduire la dualité créative et processive de la liberté négative (indépendance, cinématique) et de la liberté positive (autonomie, organique). Le graphique indiqué montre que la dualité entre les deux libertés suit une courbe, et donc se réalise, s’actualise dans un process. Nous devons éviter de nous retrouver dans une guerre de tranchées où chacun se recroqueville dans sa position (vision classique de séparation entre espace et temps), mais dans une réalité événementielle où l’espace est transformé dans le temps et où les temps se multiplient sans simultanéité dans les espaces divers (continuum spatio-temporel). Chaque instant, chaque situation événementielle, est décrite par la variation parfois incrémentale, parfois brutale, des deux coordonnées. Dans les débats nécessaires des zones dialectiques et durables, la créativité est indispensable à chaque instant entre intégration des exigences écologiques, sociales et économiques dans l’espace d’autonomie, et revendication propre dans l’espace d’indépendance. La durabilité trouve ici son sens philosophique et biologique, à savoir qu’elle n’est possible que dans la créativité permanente. La solution du système d’équations ne sera, par conséquent, pas donnée dans cet essai. J’indiquerai simplement les voies méthodologiques à suivre et celles qui mènent à des impasses.

1.3.3. Relecture du schéma des trois piliers de Rio 1992 : noosphère et développement durable.

Revenons aux trois piliers de Rio 1992. Un militant et scientifique du développement durable me confiait un jour que ce schéma est obsolète et qu’il y a bien longtemps que les acteurs du développement durable utilisent des méthodes systémiques. Il est clair que la systémique est un excellent outil d’analyse durable et que ses résultats sont prometteurs, encourageants et très souvent efficaces. Je redis toutefois ma prudence à l’égard des schémas, même avec de belles flèches, de beaux organigrammes et de belles rétroactions. Efficaces d’un point de vue analytique et synthétique, ils sont insuffisants à l’appropriation vitale dont je parlais dans l’introduction et il n’est pas sûr qu’ils prennent en compte la durée comme processus créatif.

(…)

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